Travailler en HAD en Guyane – Je suis venue, j’ai vu, je n’y retournerai plus

1 mois et 13 jours m’ont suffi pour rendre les armes et fondre en larmes.

Tout a commencé avec un appel de la responsable du recrutement de cet Hôpital à Domicile (HAD). Il y avait un poste d’Aide Soignante pour lequel j’avais postulé une semaine avant.

« Alors, je vais essayer de vous vendre ça ! » m’a t-elle dit.

« C’est une aventure ! Il faut le vivre comme une aventure ! On vous paie le billet d’avion aller-retour Fort-de-France/Cayenne, vous aurez un logement équipé, une voiture de fonction que vous pourrez utiliser pour vos besoins personnels pour par exemple visiter la Guyane durant vos jours de repos.

Vous aurez un roulement de 3 semaines à Saint-Laurent du Maroni et 3 semaines à Maripa-Soula et ainsi de suite.

Pour allez à Maripa-Soula vous prendrez un petit coucou aller-retour qui sera également à notre charge. Sur place, il y a une voiture commune que vous pourrez emprunter pour vos besoins personnels si besoin. »

Un discours bien rodé… je suis presque conquise. Je demande qu’elle m’en dise plus sur le travail, les patients.

« C’est assez pauvre, il y a beaucoup de personnes atteintes du VIH, beaucoup de pédophilie, beaucoup de consanguinité et le taux de natalité est très élevé. Ils ont un mode de vie qui leur est propre et une culture qu’il ne faut pas juger.

Vous ne serez jamais seule : à St Laurent vous serez avec une autre Aide Soignante pour les tournées et à Maripa-Soula avec un Infirmier/ère. »

Elle continue « Vous verrez la Guyane c’est magnifique ! Vous aimez la nature en plus, donc c’est sûr vous serez conquise ! C’est vrai qu’on n’a pas l’eau bleu des îles, mais il y a tellement d’autres choses à voir et à faire ! Il y a un club de kayak, des randonnés, des chutes à visiter ! Et puis alors les animaux, vous verrez c’est formidable comme il y en a à voir ! »

Je demande de m’envoyer par mail l’ensemble des conditions qu’elle m’a énuméré ainsi qu’une promesse d’embauche rappelant les divers avantages offerts par l’entreprise.

Elle accepte.

Je suis un peu sonnée, je vais partir en Guyane pour 4 mois.

Peu de personne ont soutenu mon départ pour les deux destinations fortement décriées car, apparemment, pas assez « civilisées » et bourrées de fièvre jaune et paludisme. Même le médecin à l’aéroport a essayé de m’en dissuader avant de me délivrer le vaccin. Ma famille était réticente mais comprenait que j’avais vraiment besoin de cette parenthèse de 4 mois pour un nouveau départ professionnel et personnel.

Départ 6 jours après l’appel reçu, promesse d’embauche signée, direction Cayenne.

A mon arrivée, un taxi est venu me chercher. Cependant, pour récupérer une voiture c’était une autre affaire.

Après avoir insisté, j’ai bel et bien eu une voiture avec laquelle je devais me rendre seule le lendemain à Saint-Laurent.

J’étais inquiète car aucun contrat n’avait été signé et je ne savais pas si prendre la route seule était une bonne idée dans ces conditions.

Après un après-midi de travail, j’ai passé un coup de fil afin de m’assurer que j’étais couverte en cas de soucis sur la route.

La secrétaire des ressources humaines m’a rassurée et j’ai accepté de prendre la route pour Saint-Laurent seule.

3H45 de route au paysage beau à couper le souffle… la Guyane est belle.

Les trois premières semaines se sont bien déroulées. J’avais une voiture comme prévu et un logement aménagé dans une résidence sécurisée avec piscine.

Mon départ pour Maripa-Soula annonça le début des problèmes.

La veille de mon départ, le cadre de Saint-Laurent m’a demandé de libérer totalement ma chambre afin de laisser ma place au nouveau médecin. Je pensais laisser quelques affaires dans ma chambre puisque mon retour était prévu 3 semaines plus tard.

Ma plus grande crainte était de quitter cet appartement et à mon retour, me retrouver sans logement… dans ce milieu professionnel, le médecin a semble t-il bien plus de poids et donc de pouvoir qu’une Aide Soignante, il a la priorité sur les promesses faites au départ. Nous verrons plus tard si je retrouve l’appartement… poursuivons avec mon départ pour d’autres contrées.

N’ayant droit qu’à 10kilos de bagages pour Maripa-Soula, le cadre m’a proposé d’envoyer ma plus grosse valise en pirogue. Je la recevrai 2 jours plus tard sur place.

Une semaine plus tard ne voyant pas ma valise arriver et après avoir dépensé plus de 200 euros pour me nourrir (tout est extrêmement chers), j’ai vite contacté le cadre.

« Ma valise est pleine de nourriture et mes médicaments personnels, j’ai fais pour 3 semaine de courses afin de ne pas trop dépenser, où est-elle ? »

Réponse du cadre : « Ah mais c’est normal Livia, elle est encore là ! Vous la recevrez la semaine prochaine ! »

Pardon ?

Les 2 jours étaient en réalité 2 semaines. J’ai exigé l’envoie de ma valise par le prochain avion sous peine de rentrer en Martinique sur le champ.

Le lendemain, j’ai reçu ma valise et à mon départ j’ai laissé le non consommé sur place. Les frais d’envoie de ma valise furent prit en charge par l’entreprise, en revanche les frais de retour de 54 euros non.

Mon bulletin de paie est arrivé un peu après mon salaire : 1160 euros. Où sont donc les 1820 euros brut (soit environ 1400 euros net) prévu sur le contrat ? (Nous verrons cela plus tard… lisez !)

A mon retour, j’ai retrouvé une voiture mais pas de logement. J’ai dormi où j’ai pu.

J’ai écrit un mail de réclamation afin de signaler ces dysfonctionnements. Ne voyant rien avancer et me sentant prise au piège, j’ai posé ma démission.

20 minutes plus tard un appartement m’a été proposé.

Magic !

C’était un appartement propre mais sans machine à laver, fer à repasser, un mini four défectueux et 2 plaques défectueuses, sans meuble de rangement, sans wifi, sans réseau (sauf près du manguier caché à l’autre bout du terrain), pas de télé, sans poubelle, une casserole.

Après discussion, j’ai accepté de rester. J’ai obtenu un code pour internet qui fonctionnait une fois sur deux, une poubelle, une poêle, une casserole, un fer-à-repasser, une table à repasser.

Concernant mon salaire, j’ai reçu les explications suivantes : tout était normal sauf quelques heures manquantes. Je n’avais pas de salaire fixe, mais j’étais payé à l’heure. Pour obtenir le salaire convoité il fallait faire environ 151 heures et moi j’en avais effectué 131 heures.

Bien sûr, je n’avais jamais noté mes heures supplémentaires… et n’étant pas celle qui fait mon planning, je ne pouvais pas atteindre le nombre d’heure désiré.

S’en était trop… J’ai finalement démissionné une bonne fois pour toute.

L’HAD fût une très belle expérience humaine et professionnelle dans la pratique au plus proche du patient. Cependant, ce fût moralement et nerveusement épuisant de faire face à autant de déconvenues dues à l’organisation et au manque de professionnalisme de cette entreprise. J’ai vraiment la sensation d’avoir été mené par le bout du nez et je ne suis pas la seule malheureusement. Il y a un tel turn-over (changement constant du personnel) dans cette entreprise… je comprends aujourd’hui pourquoi.

En 2 mois, j’ai vu : 5 infirmiers, 3 aides soignants, le cadre et le directeur démissionner. J’ai vu les autres parler de leur future démission et d’autres menacer d’un départ pour obtenir le respect des termes du contrat. J’ai vu des collègues à fleur de peau, à bout psychologiquement. Mais nous avons tous supporté ces péripéties car nous aimons ce que nous faisons.

Travailler oui, mais dans de bonnes conditions avec en priorité la STABILITE pour vivre plus sereinement cette expérience.

Attention aux propositions trop alléchantes en secteur privé sur la Guyane. Nous sommes nombreux à vouloir tenter notre chance pour fuir le chômage ailleurs, nous arrivons plein d’espoirs et de volonté… puis, c’est la désillusion.

Qui sont-ils ? Disons que derrière ce bel arc-en-ciel que nous propose cet HAD se cache, non pas un beau soleil, mais une sacrée tempête.

La Guyane est belle… mais ça ne fait pas tout.

 

Mise à jour :

Le 7 novembre 2018, j’ai été reçu au siège de l’HAD car la veille j’ai exigé mon solde tout compte que je n’avais pas reçu (contrairement à d’autres collègues).

Je ne sais pas si c’est :

  • cet article qui a été largement partagé

ou

  • si le fait d’avoir menacé de les envoyer au tribunal, puis d’avertir tout les médias de Guadeloupe, Martinique et Guyane (2 sur 3 s’intéressaient déjà fortement à mon histoire) de leur comportement

ou

  • qu’il y a, me semble t-il, une démarche qualité en cours sur leur établissement

mais j’ai reçu mon solde tout compte !

L’entretien, que j’ai enregistré, était assez nerveux du côté de la direction. Il m’a été demandé entre autres de cesser de me « répandre sur les ondes ». J’ai demandé plus de précisions sur cette phrase, je n’en ai pas eu.

L’union fait la force. Merci pour tout ces partages.

Et vive la liberté d’expression !

 

Psssiiiit ! Par ici Kokofiolo : si on aime, on partage !

10 pensées sur “Travailler en HAD en Guyane – Je suis venue, j’ai vu, je n’y retournerai plus

  • 27 octobre 2018 à 17 h 03 min
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    Tu peux être fière de toi, tu as essayé, tu es allée au bout de tes envies, de tes idées , de ta passion pour ton métier et pour ça chapeau !!! Bon courage pour la suite ????????????.

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    • 28 octobre 2018 à 12 h 01 min
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      Merci pour ce message ! Parfois suivre ses envies et idées c’est difficile et encore plus quand l’expérience tourne au vinaigre… mais je ne regrette pas. Je suis contente de le vivre maintenant car quand je serai diplômée IDE, je sais que je ne ferai pas les mêmes choix.
      Merci pour tes encouragement, car effectivement il y a bien une suite… à suivre !

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  • 27 octobre 2018 à 18 h 05 min
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    Bonsoir
    Je viens de lire attentivement ton article. Je suis arrivée il y a 2 mois, je travaille également à l’had, je suis à kourou, j’ai entendu bcp de critiques sur l’had bien avt que je prenne mon poste, ce qui m’a effrayé car j’avais un poste en Martinique mais bon j’avais besoin de changement. Et au final tout se passe bien, tu me diras je suis à kourou mais les aides soignantes m’ont dit qu’en effet c’est mal payé et elles cherchent ailleurs, car elles aiment le métier mais trop de pression et pas assez de sous. Je sais qu’il y a de gros soucis du côté des soins généraux ce qui explique le turn over important. Mais du côté de obstétrique, c’est cool et l’équipe bouge moins. Voilà en gros, je ne compare pas nos situations mais ça m’a ft tout drôle car quand j’ai vu que tu étais en Guyane, je me suis dit super, elle va pouvoir montrer que la Guyane est loin de tous les préjugés et les absurdités qu’on entend. Puis quand j’ai lu ton retour sur l’had, je me suis dit pour une fois je vais parler ou plutôt écrire car pour moi les choses se sont passées différemment. Après c’est sûr ce n’est pas le même métier, ni le même lieu. Bon j’arrête mon roman. Bonne continuation à toi.

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    • 28 octobre 2018 à 12 h 13 min
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      Bonsoir,
      Il est agréable et rassurant de lire une expérience positive même si le lieu et la spécialité change carrément la donne. Tu sais, même avec un petit salaire, si tout le reste va bien alors ça me va. 1400 euros c’est un petit salaire que j’ai accepté dès le départ en échange d’une expérience riche et saine professionnellement. Malheureusement, les IDE et AS de St Laurent et Maripa-Soula enchaînent les déconvenues puis démissionnent les uns après les autres déçus. Il y a donc là une réalité qu’on ne peut ignorer et ce n’est nullement le fruit d’imaginations débordantes.
      Ensuite, il est question ici de mon expérience professionnelle qui n’a pas vraiment de lien avec la vie qu’on peut mener ici au niveau personnel… un peu de patience, les préjugés et absurdités seront eux aussi pointés du doigt (comme je le fais déjà durant mes lives Instagram) 😉
      Merci en tout cas de mettre en lumière les meilleures conditions à Kourou !

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  • 27 octobre 2018 à 19 h 10 min
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    Bonjour Cocozabrico, je te comprends et je te rejoins.
    Moi aussi je suis parti en Guyane, j’y est tenu 1 an jour pour jour. Comme toi j’ai vécu une aventure humaine extraordinaire et tellement riche et après 3 mois c’est sur que mes patientes me manquent énormément. Je ne pense pas retrouver ce contact humain ailleurs.
    Mais c’est bien la seule chose qui m’a poussé à y travailler un an. J’aime énormément mon métier et je ne regrette pas d’y être aller. Mais les conditions de travail sont inimaginables dans le privé comme dans le public. Le manque de moyen mais surtout le manque de volonté « d’évoluer » (pour certain) m’ont sidérée.
    La Guyane reste quand même un très beau pays et n’en déplaise à certains, il est sous côté, dénigré, et très mal exploité.
    Encore merci pour cet article.

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    • 28 octobre 2018 à 12 h 26 min
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      Salut Catherine !

      1an ! Respect ! Oui la Guyane est un magnifique pays, riche par sa diversité culturelle, ethnique et biologique. C’est d’ailleurs grâce à cette beauté que j’y suis encore. Mais ça ne change en rien un problème qui concerne plusieurs personnes.
      Je commence seulement à saisir la souffrance des soignants ici… et pourtant, je n’ai pas tout vu selon une collègue IDE ! Aimer son métier ne devrait pas être une excuse pour subir l’organisation déplorable de certains ou encore, dans ton cas, l’abandon du personnel au fameux « i bon kon sa ».
      Je ne désespère pas de voir les choses s’améliorer car il y a beaucoup à apprendre humainement de la Guyane.

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  • 28 octobre 2018 à 12 h 47 min
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    D’origine guyanaise, cela me désole de lire ce genre d’articles qui pourtant est criant de vérité…
    je vis en France métropolitaine depuis 13 ans maintenant, je suis infirmière et j’envisage(ai ?) de rentré chez moi cette année mais plus ça va et plus je me questionne…
    Bien qu’il soit un département MAGNIFIQUE et RICHE, travailler en Guyane reste malheureusement très difficile car très peu de moyen économique et humain notamment dans le domaine de la santé.
    Avant de prendre une décision définitive j’ai parcouru divers blog et pris l’avis de plusieurs professionnels (locaux et expatriés) de la santé et le constat est le MEME: manque de moyen, turn over, mépris du personnel (et pire encore quand on est un local…) QUE D’AVIS NEGATIFS sur le plan professionnel mais aussi beaucoup d’avis positif d’un point vue humain, culturel, environnemental.

    Merci à COCOZABRICOT pour ce retour son expérience pro, j’attends avec impatience la suite de cet article qui je l’espère sera un plus élogieux.

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    • 28 octobre 2018 à 17 h 10 min
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      Oh oui c’est exactement ça : le plan humain, culturel et environnemental sont un point très positif en Guyane. Au moment où j’écris, il y a tout un petit réseau de connaissances et d’amis sur place qui s’active pour prendre de mes nouvelles, me faire sortir, m’aider à trouver des solutions… bref, c’est pour cela que j’ai décidé d’accepter un second contrat de 2 mois au Centre Hospitalier de St Laurent ! Donc il y aura une suite, mais surtout il y aura un article sur cet aspect qui a su me retenir ici 😉

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  • 30 octobre 2018 à 5 h 38 min
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    Franchement ma belle, je te dis félicitation. C’est fou en regardant tes story je n’avais pas du tout idée de tout ça. Malgré tout comme tu dis c’est une expérience et les expériences sont la pour forger, nous faire grandir…
    En tout cas merci d’en avoir parler comme ça je n’en avais aucune idée

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    • 30 octobre 2018 à 8 h 41 min
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      Merci d’avoir lu et merci pour ton retour ! En story je mets beaucoup l’accent sur la Guyane hors boulot, histoire de montrer ce qui m’entoure et donc voir les bons côtés de mon séjour ici. Mais il faut aussi montrer l’autre aspect qui est moins facile à vivre et avertir ceux qui, comme moi, veulent venir y travailler. Quand il y a un bon plan, je le dis, quand il y a mauvais plan, c’est pareil !
      Maintenant je vais travailler en Centre Hospitalier pour 2 mois toujours à St Laurent (oui je m’accroche !), j’espère et je crois que ce sera différent !

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